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mardi 8 décembre 2009

Les Bienveillantes

Six longues semaines sans écrire une ligne, si ce n’est quelques notes vaguement jetées sur le papier. Ce ne sont pas les circonstances atténuantes qui manquent. Certaines tâches n’attendent pas, elles s’imposent à vous, vous accaparent résolument. A la manière d’Orphée, je reviens d’un voyage en enfer, et le voyage ne fut pas vain.

800px-BIRKENAU.CAMPIIVisuellement d’abord, le livre impressionne, même en version de poche. Mille quatre-cents pages de petits caractères sur des lignes serrées, avec une mise en page des plus sommaires. Quand on n’a que peu de temps à consacrer à la lecture, entamer un tel ouvrage s’apparente à l’ascension de l’Everest. S’agit-il de masochisme alors ? Certes, non. Il est des lectures qui s’avèrent indispensables, au-delà de l’intérêt qu’on porte à l’histoire proprement dite. Difficile en effet de faire l’impasse sur un livre qui donne la parole au bourreau, et nous renvoie en pleine figure cette moitié manquante de l’Histoire, celle des vaincus, celle que l’on apprend pas à l’école.

Chacun connait les grandes lignes de l’histoire, récit tragique et édifiant à la première personne de la seconde guerre mondiale vue du point de vue d’un officier SS. Des premiers massacres à la solution finale, de Kiev à Berlin en passant par Stalingrad, Maximilien Aue, le narrateur et personnage central croise nombre d’individus de sinistre mémoire : Himmler, Mengele, Eichmann, Degrelle, et j’en passe. Au fil des pages, Jonathan Littell brosse le portrait, sans concession ni bienveillance, d’un homme qui, loin de se contenter d’être porté par le tourbillon de l’Histoire, y assumer pleinement sa part, même si cela ne l’empêche pas de douter quelquefois, notamment lorsqu’il est confronté aux prises de positions de son ami Voss, diamétralement opposées aux siennes.[1]

Aue est un personnage aux multiples facettes, à la personnalité complexe. Cultivé, il lit les grands auteurs en version originale et s’avère être un mélomane averti. C’est aussi un fonctionnaire zélé, national-socialiste convaincu. On est loin du monstre taillé dans un seul bloc, de la brute épaisse, qui aurait eu pour conséquence que le lecteur rejette le livre violemment au bout de vingt pages. Même s’il n’épargne pas son personnage, et le confronte brutalement avec ses contradictions, toute l’ambigüité du récit réside dans le fait que Jonathan Littell se garde bien, à quelque moment que ce soit, de porter un jugement sur les agissements du docteur Maximilien Aue. La démonstration n’en est que plus éclatante.

Le livre est long, dense toujours, éprouvant souvent. A mesure que le récit avance, l’horreur se fait plus discrète, au rythme des promotions du personnage central qui l’éloignent de plus en plus du terrain. Même le pire parait plus supportable dès lors qu’on n’y est plus directement confronté. A moins qu’on s’y habitue tout simplement.

A la lecture de certaines scènes, on comprend mieux la logique terrible qui a permis à l’indicible se produire : le soldat ne se sent plus coupable dans la mesure où il n’a fait qu’obéir aux ordres, il tire même une certaine forme de plaisir dans l’accomplissement de son devoir.[2] Quant au chef, il ne s’estime pas davantage responsable, dans la mesure il n’a tué personne directement. C’est peut-être là la terrible leçon de cet ouvrage : la plupart des nazis n’étaient même pas des antisémites primaires remplis de haine, ils se contentaient de faire ce qu’on leur ordonnait, parce qu’ils pensaient agir pour le bien de leur pays, et parce que c’était indispensable pour obtenir de l’avancement.

Dans ces conditions, loin d’être le produit de la folie de quelques-uns, le crime résulte d’un processus parfaitement planifié, rationnalisé. Comme le souligne l’auteur par le truchement du narrateur, il y a là une forme de responsabilité collective dans les crimes qui ont été commis au nom du volk allemand, dans la mesure où c’est le hasard qui détermine l’affectation des soldats et, partant, fait d’eux, qui des héros tombés au champ d’honneur, qui des monstres voués aux gémonies. Evidemment, cela ne justifie rien. En quoi le fait que chacun y ait pris sa part, rendrait-il le crime moins grand ?

Au terme des mille quatre-cents pages ou suintent l’horreur, la haine, l’auteur ne propose pas de réponse convaincante à cette question lancinante, qui traverse tout le livre : pourquoi ? Deux pistes de réflexion sont tout de même avancées : les crimes commis proviendraient d’un esprit revanchard né suite à la défaite de 1918[3], et d’une volonté, dans le chef des Allemands, de tuer le Juif qui est en eux, ou plutôt la représentation caricaturale du Juif mesquin et profiteur qu’il s’en font.[4] La réponse reste assez embryonnaire, de toute façon nous n’aurons jamais assez de pages pour sonder les tréfonds de l’âme humaine.

Jonathan Littell a pris le temps de faire murir son projet, et cela se ressent. L’ouvrage est le fruit d’un impressionnant travail de documentation, dont témoignent les multiples détails qui abondent à chaque page. Les personnages, les situations, les décors, chaque élément possède une densité, une épaisseur presque palpable et contribue à donner corps au récit. Littell a été contraint évoluer tel un funambule sur son fil, entre la tentation de charger son narrateur, ce qui aurait été le meilleur moyen de détourner le lecteur du livre ; et le risque de complaisance inhérent à l’écriture à la première personne.

A force d’évoluer sur le fil du rasoir, on risque de finir coupé en deux. Au contraire, le récit forme un ensemble parfaitement cohérent, un livre certes imparfait, mais qui possède cet indéniable mérite de chercher à expliquer sans justifier et montre qu’on peut regarder les faits sous un jour nouveau, sans jamais les minimiser. Je repense à cette phrase de Aue qui affirmait qu’une chose terrible pouvait être nécessaire, en songeant qu’elle pourrait tout aussi bien s’appliquer aux Bienveillantes.[5]


[1] Rappelons que Voss ne comprend pas qu’on s’en prenne aux Juifs, pour la simple raison qu’ils sont Juifs ; alors même qu’ils ne représentent pas en tant que groupe une menace objective.

[2] p. 148 et p. 154, édition Folio.

[3] p. 751, édition Folio.

[4] p. 1247, édition Folio.

[5] p. 154, édition Folio.

vendredi 9 janvier 2009

La théorie des Cordes

Il y a des livres qu’on lit et qu’on oublie aussitôt, et puis il y a les autres, ceux qui nous changent durablement. La Théorie des Cordes est de ceux-là.

2742778500.01._SX140_SCLZZZZZZZ_ José Carlos Somoza, son auteur, nous embarque pour un voyage mêlant théories de physique, questions existentielles et réflexion sur le rôle de la science. Je m’en voudrais de déflorer l’intrigue, le quatrième de couverture en dit déjà bien trop. Sachez simplement que la Théorie des Cordes traite d’une étonnante théorie scientifique éponyme qui, dans l’ouvrage en tout cas, permettrait en théorie de contempler le passé. Bien sûr, quand les meilleurs physiciens sont réunis, la tentation est grande d’éprouver sa validité. Mais peut-être est-il des découvertes qu’il aurait mieux valu ne pas faire.

C’était une de mes craintes à l’entame de cet ouvrage, mais force est de constater que l’auteur évite soigneusement le piège de la machine à remonter le temps, thème maintes fois battu et rebattu. A juste titre, il préfère se cantonner à un registre plus sérieux, mais pas moins captivant. Tout au long des près de six-cents pages du roman, on devine les efforts consentis pour renforcer la crédibilité le récit : les dialogues entre les personnages, la description des installations, tout a été soigné dans les moindres de détails. N’étant pas spécialisé en physique, il m’est évidemment difficile de juger de la vraisemblance des théories avancées par l’auteur. Il n’en reste pas moins que pour le néophyte que je suis, la démonstration est troublante. Quand bien même l’auteur n’en fait pas mystère : il s’agit uniquement de fiction. On ne navigue pas non plus en plein Da Vinci Code non plus.

Le fait que l’auteur ne soit lui-même pas physicien de formation est à cet égard salutaire car cela nous place à la même hauteur que lui. Et même si je n’ai pas la prétention d’avoir tout compris aux notions scientifiques du livre, au moins puis-je affirmer que cela n’a pas gêné ma lecture. Tout est expliqué de manière compréhensible et il n’est nul besoin d’être un spécialiste des équations du 3ème degré pour apprécier le bouquin.[1] Il faut saluer là le travail de l’auteur qui sait utiliser des images simples pour nous aider à appréhender des notions complexes, parvenant de la sorte à un résultat qui soit à la fois suffisamment vraisemblable d’un point de vue scientifique et accessible au commun des mortels. J’ai peine à imaginer la somme de travail nécessaire et la documentation à rassembler pour y arriver.

Bien sûr, les esprits chagrins diront que José Carlos Somoza n’a rien inventé. Certes, mêler un fond de vérité scientifique à un travail romanesque n’est pas neuf et bien des scènes du livre me rappellent les aventures de Blake & Mortimer. Je crois qu’il y a pire comme comparaison.


[1] Comment ça, ça n’existe pas ?

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lundi 24 novembre 2008

Le goût de livre

Je lisais l’autre jour un sondage expliquant que 53 % des Belges n’avaient pas lu un seul livre au cours des douze derniers mois. Depuis, je ne cesse d’y penser.

800px-Livre_OuvertIl faut se faire une raison, la bêtise est du dernier chic. Et ce n’est pas une question de classe sociale. Combien de fois n’ai-je pas entendu cette formule, dont l’écho résonne encore à mes oreilles : « Lire, c’est du temps perdu. » Le tout avec un grand sourire condescendant qui semble dire : « Tu dois vraiment avoir une vie bien inintéressante pour rester le nez plongé dans tes bouquins. »

Allons bon, nous devrions donc bannir la lecture de nos emplois du temps à partir du moment où elle ne génère pas un profit directement quantifiable ? A titre personnel, j’accueille bien volontiers cette pause détente à la fin d’une journée remplie par des tâches dites productives. D’ailleurs, ce n’est pas parce que le bénéfice n’est pas immédiat qu’il n’existe pas. Même si dans le cas présent, il s’agit d’un enrichissement personnel sur le long terme, ce qui semble passer complètement au-dessus de la tête de nombre de certains de mes contemporains. Enfin, savoir qu’on se couche un peu moins bête qu’on s’est levé, ça n’a pas de prix.

J’ai le sentiment, mais peut-être suis-je seul à le ressentir, que la lecture est en quelque sorte devenue une activité subsidiaire, de celles qu’on pratique quand on n’a rien de mieux à faire. Il faut dire que les sollicitations sont nombreuses, et le temps nous est compté. Nul n’est plus pauvre que celui qui refuse le savoir en connaissance de cause. Et, dans nos contrées privilégiées, j’aurais tendance à croire qu’ils sont une majorité. Même si lire ne suffira jamais à faire de nous des gens intelligents, au moins en sommes-nous conscients.

Malgré tout, je ne pense pas qu’on lise moins que par le passé, seulement on le fait différemment. Sur un écran d’ordinateur, et bientôt sur des lecteurs de livres électroniques comme le Kindle d’Amazon. D’ailleurs, les raisons d’espérer ne manquent pas. A commencer par les blogs, avec leur cortège de petites mains qui s’affairent sur leur clavier pour fournir à leurs lecteurs leur dose quotidienne de bile ou de joie, c’est selon. Et puis, il y a un certain petit sorcier à lunettes qui a su (re)donner goût à la lecture à beaucoup d’enfants, réussissant là où l’école a malheureusement échoué, le seul effet des lectures imposées ayant été d’associer durablement dans l’inconscient collectif la lecture à une contrainte. Pourtant, il n’est pas de fatalité, ainsi qu’en témoigne le bouquin de Daniel Pennac intitulé Comme un roman. Le tout est de désacraliser le livre, pour le faire revenir dans le quotidien.

Tout cela me fait penser à ces personnes, chaque jour plus nombreuses, qui lisent dans le métro, une main agrippée à la main courante, l’autre tenant fermement le dernier Goncourt. Je n’ai jamais compris par quel miracle ils parvenaient à se concentrer sur les mots au milieu de la foule, entre le balancement de la rame et le bruit des portes qui s’ouvrent et se referment. Ces lecteurs précaires ne détacheraient pour rien au monde les yeux de leur précieux ouvrage, quitte à me percuter au détour d’un couloir. Faut-il être fou pour agir de la sorte ? A moins qu’il s’agisse simplement de dérober quelques minutes d’évasion avant de revenir dans le monde réel. Le plus innocent des larcins en somme.

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mardi 7 octobre 2008

De quoi êtes-vous réellement certains ?

Je me rends compte que j’ai honteusement délaissé la rubrique littéraire de cet espace. Je perds des neurones à chaque seconde et il est grand temps pour moi de revenir sur mon coup de cœur livresque de l’été, j’ai nommé Les falsificateurs, d’Antoine Bello.

clip_image002Le point de départ de l’ouvrage est simple, mais des plus efficaces : le narrateur, jeune diplômé, est engagé au sein d’une entreprise que rien ne distingue particulièrement des autres, jusqu’à ce qu’il découvre la véritable nature de ses activités : la falsification du réel. La mystérieuse organisation s’emploie à forger des fausses informations de toutes pièces, qu’il s’agisse d’inventer une nouvelle espèce animale et d’envoyer dans l’espace une chienne qui n’a jamais existé. Dans quel but ? Le narrateur n’aura de cesse de le découvrir, et nous l’accompagnons dans cette quête tout au long des près de six-cents pages du roman.

Roman fleuve s’il en est, l’ouvrage d’Antoine Bello se lit pratiquement d’une traite. La dernière fois que j’ai dévoré un livre aussi vite, c’était le Da Vinci Code. Mais le livre d’Antoine Bello a pour lui une histoire plus universelle, et son auteur au moins ne prétend pas s’être basé sur des faits historiques, même s’il utilise habilement l’Histoire pour donner de la crédibilité à son récit. Le livre est jalonné de références à des événements qui ne nous sont pas inconnus, qu’il vient éclairer d’un jour nouveau. C’est la raison pour laquelle ce livre a de quoi vous rendre complètement paranoïaque. Je vous garantis qu’il vous fera regarder le monde différemment. Et vous ne lirez plus jamais de la même manière votre journal.

clip_image004Pourtant, au-delà de la réflexion sur le monde, l’aspect le plus intéressant de l’ouvrage concerne la personnalité du narrateur, sorte de monsieur tout-le-monde qui se retrouve pris dans un tourbillon qui le dépasse. L’image qui me vient à l’esprit est celle de Cary Grant courant à travers champs, poursuivi par un avion dans La mort aux trousses. Pourtant, à la différence du héros d’Hitchcock, le narrateur n’est ici pas une victime, il joue un rôle actif dans la pièce qui se trame sous nos yeux, même s’il ignore qui tire les ficelles. En filigrane, une question traverse le roman : qu’aurions-nous fait à sa place ? Serions-nous prêts à travailler pour un employeur dont nous ignorons tout des motivations ? Au moins s’agit-il d’être conscient des risques, parce qu’à force de mentir aux autres, le risque est grand de finir par se mentir à soi-même.

Au final, que retenir de ce roman qui a de quoi donner le tournis ? Comme le dit avec beaucoup d’à propos le quatrième de couverture, il nous conte l’histoire de quelques personnages, mais représente aussi d’une certaine manière l’Histoire du XXème siècle. La petite histoire et la grande sont plus que jamais interdépendantes. Chacun ira de sa petite explication sur le sens à donner à l’ouvrage. Certains y verront juste une belle aventure, prétexte à bien des rebondissements. A titre personnel, je serais plutôt enclin à lire entre les lignes une réflexion sur le rôle de l’écrivain. Après tout, ne sont-ils pas les falsificateurs par excellence ?

Présentation de l'éditeur

C'est l'histoire d'une organisation secrète internationale, le CFR (Consortium de Falsification du Réel), qui falsifie la réalité mais dont personne ne connaît les motivations.

C'est l'histoire de quelques-unes des plus grandes supercheries de notre époque : de Laïka, la première chienne dans l'espace, qui n'a jamais existé ; de Christophe Colomb qui n'a pas découvert l'Amérique ; des fausses archives de la Stasi.

C'est l'histoire d'un jeune homme, embauché par le CFR, qui veut comprendre pourquoi et pour qui il travaille.

C'est l'histoire d'une bande d'amis qui veulent réussir leur vie, sans trop savoir ce que cela veut dire.

C'est, d'une certaine façon, l'histoire de notre siècle.

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vendredi 6 juin 2008

Comment le web change le monde

almul-final.1206599695 Je dois reconnaitre que j’étais sceptique au début. Les semaines qui ont suivi également. Je guettais l’arrivée du facteur, cherchant désespérément entre les publicités et les factures le précieux document. Et puis voila que le jour où je ne l’attendais plus, un paquet blanc m’attend sagement dans la boîte aux lettres. A l’intérieur, le dernier ouvrage de Francis Pisani et Dominique Piotet, intitulé « Comment le web change le monde. »

L'éditeur ayant rempli sa part du contrat, il me reste à accomplir la mienne, ainsi que je m’y étais engagé. J’ai terminé le livre ce matin, et je sacrifie donc bien volontiers à cette formalité.

Quel est donc le propos de cet ouvrage ? Tirer un premier bilan de ce qu’apporte, en bien comme en mal, le Web 2.0 qui fait la part toujours plus belle à la participation des internautes. Ceux qui ont déjà eu l’occasion de consulter le blog d’un des auteurs connaissent sa pensée, les autres apprécieront de découvrir deux experts dans leurs domaines respectifs qui ne voient pas dans ceux qu’ils nomment les webacteurs, des amateurs prêts à leur dérober leur place. De même, ils évitent soigneusement le piège de la religiosité, cette foi inébranlable et irraisonnée dans les vertus du web : le web n’est ni bon ni mauvais, il est fondamentalement amoral. Tout dépend donc de ce qu’on en fait.

Témoin de cette volonté de trouver une troisième voie, la création d’une nouvelle formule pour qualifier l’action des webacteurs, ce que les auteurs nomment « alchimie des multitudes. » De cette manière, on évite les appellations extrêmes du style d’« intelligence collective » ou au contraire de « bêtise des foules. » Les anciens alchimistes prétendaient pouvoir transformer le plomb en or. On sait avec quels résultats. Les alchimistes dont parle le livre sont de ceux qui peuvent changer 1 + 1 en beaucoup.[1] L’alchimie, c’est ce qui se passe quand on fait interagir des milliers d’individus. Les multitudes, c’est vous qui me lisez, c’est moi. Le résultat total dépasse la somme des actions individuelles.

Malheureusement, la participation des foules reste pourtant la plupart du temps mal vécue par ceux qui détenaient le monopole du pouvoir d’informer (mais pas le monopole de l’information.) Il est sans doute plus simple de défendre son pré carré que d’aller voir par soi-même sur la toile si l’herbe y est plus verte. Pourtant, la participation des internautes a déjà fait montre de son intérêt. Comme les auteurs le soulignent à juste titre, lorsqu’on voit une faute dans un article, on écrit au journal pour lui signaler. Après, il en fait ce qu’il en veut et la correction apparaitra au mieux quand tout le monde aura oublié la teneur de l’article originel. Par contre, quand on estime qu’un article de Wikipédia est erroné ou incomplet, ne reste qu’à se retrousser les manches pour régler soi-même le problème. Le résultat sera directement visible. De la même manière, les commentaires d’un blog permettent aux internautes de compléter le billet.

Voilà pour le fond. Rien à redire du côté de la forme. On aurait pu craindre un essai d’experts répandant leur bonne parole du haut d’une tour d’ivoire. Il n’en est rien, les auteurs prennent le lecteur néophyte en nouvelles technologies par la main et réexpliquent en termes simples tous les mots clefs du Web 2.0. Mashup, blog, Wikipédia… n’auront plus de secret pour vous. Les habitués souriront, les autres apprécieront cette volonté d’ouverture même si je reste sceptique quant au fait qu’ils puissent de cette manière intéresser de nouveaux venus.

Au moment de conclure, je voudrais revenir sur la question de l’avenir du web, dont le livre traite également. S’attardant longuement sur le nom à donner au successeur du Web 2.0, les auteurs négligent peut-être le fait qu’une bonne partie de la population mondiale n’est pas connectée, même dans nos pays dit développés. Même parmi les internautes, la plupart ne connaissent du Web 2.0 que Facebook. Je m’étonne tous les jours du nombre de personnes qui prétendent savoir ce qu’est un blog sans être capable d’avancer un début de définition, et ne parlons pas des flux Rss qui restent de grands inconnus pour le commun des mortels. Même chez les plus jeunes. L’écart grandit chaque jour entre ceux qui sont « en ligne » et ceux qui sont « hors-ligne. » Comment le web pourrait-il rapprocher les gens tout en reproduisant dans le monde « dans les nuages » les inégalités du monde physique ? Avant de passer au Web 3.0, le vrai défi sera, à mon sens, davantage de faire sortir du bois cette majorité invisible qui reste désespérément muette.

Sur ces belles paroles, je m’en retourne changer le monde…


[1] 1 + 1 ne font pas 11. On n’est pas chez Jean-Claude Van Damme non plus.

vendredi 23 mai 2008

Réécrire le futur

Ça fait quelque temps que je voulais vous parler d’un livre (ou plutôt d’un cycle) qui me tient à cœur, le manque de temps m’en empêchait. On connait aujourd’hui essentiellement l’écrivain américain Isaac Asimov pour son cycle des Robots, dont certains opus ont été adaptés au cinéma, comme I, Robot ou L’homme bicentenaire. Pour n’avoir pas eu l’heur d’une adaptation cinématographique, Fondation, son autre cycle phare, reste désespérément dans l’ombre. Pourtant, c’est l’une des meilleures séries de science-fiction, dans un registre fort différent de Star Wars, il est vrai. (Paix à son âme.)

L’histoire est simple : en ce début de 13ème millénaire, l’Empire galactique est au faite de sa gloire. Le mathématicien Hari Seldon invente la psychohistoire, une nouvelle discipline qui doit permettre de prévoir le futur de l’Humanité, en tout cas prévoir les probabilités de différents avenirs. Au travers de ses équations et autres formules, il entrevoit la dislocation de l’Empire, cédant la place au chaos. S’il est trop tard pour empêcher cet effondrement, il est peut-être encore possible de trouver le moyen de réduire la durée de cette période d’anarchie.

Voila pour le centre de l’intrigue, car l’auteur a depuis ajouté plusieurs suites à Fondation. De même, il a même conté dans deux livres les événements qui se sont déroulés avant ceux décrits dans le livre central, l’ensemble formant le Cycle de Fondation.

Tout l’intérêt du cycle d’Asimov est qu’il ne prête pas à l’Histoire un sens ou une quelconque orientation : notre situation est juste le produit des actions des hommes et de la nature, certaines fondamentales, pour la plupart négligeables. En étudiant la situation actuelle débarrassée des éléments contingents, on doit pouvoir comprendre comment on en est arrivé à la situation actuelle. A partir de là, tenant compte de l’inertie propre aux grands ensembles, il devient possible d’agir sur le monde pour qu’il évolue dans un sens favorable.

La vision de l’Histoire d’Isaac Asimov se situe quelque part entre un chaos imprévisible par nature et un déterminisme qui dépasse l’Homme et s’impose à lui. En réalité, il envisage l’Histoire comme une science probabiliste régie par des lois, des formules, qu’on peut mettre au jour. Une fois démontée la mécanique de l’Histoire, reste à agir sur les bons paramètres…

En bon humaniste, Isaac Asimov nous dit : le futur est écrit, mais on peut choisir de le changer. Si notre présent est conditionné par notre passé, notre futur est conditionné par le présent. En ces temps de réchauffement climatique, voila des paroles qui résonnent d’une brûlante actualité.

samedi 27 octobre 2007

There’s something wrong with Harry

Une saga s’achève avec la sortie du 7ème et dernier tome des aventures d’Harry Potter. Je n’ai jamais lu aucun de ces livres, ni même pris la peine d’en feuilleter. Je me garderai donc de porter un jugement sur la qualité de la prose en question. De toute manière, si un bouquin quel qu’il soit peut donner à des gosses le goût de la lecture, on ne peut que s’en réjouir. Puis, nous ne sommes pas en position de faire la fine bouche et la fin justifie les moyens.

Je l’ai dit, je n’y entends rien à ces histoires de moldus et de sorcellerie. Ça ne me parle pas, c’est tout. Pourtant, je ne peux m’empêcher d’admirer la décision de J. K. Rowling de mettre un terme volontairement aux histoires de l’apprenti sorcier, avant d’être poussée vers la sortie. Il en faut du courage pour s’arrêter en pleine gloire.

Sans doute est-ce comme cela qu’on bâtit sa légende de son vivant. Et puis, quelle plus belle fin pour un sorcier que de disparaître d’un coup de baguette magique. Bon vent, Harry.

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