mardi 3 février 2009

Talion d’Achille

A chaque fait divers tragique, c’est la même rengaine. J’ai l’impression que je pourrais écrire le même article à intervalles réguliers, et ce n’est pas le fait que ledit drame se déroule à quelques dizaines de kilomètres à peine de chez moi qui y changera quoi que ce soit. Peut-être qu’à force de taper sur le clou, il finira par rentrer.

800px-Achilles_heel Il aura suffi d’un fait divers tragique - un jeune homme s’introduit dans une crèche, poignarde mortellement une puéricultrice et deux bébés, en blesse une dizaine d’autres - pour que nous retombions dans nos vieux travers. L’être humain est ainsi fait que nous avons quelque peu tendance à simplifier les situations complexes, quand nous n’utilisons pas des raccourcis pour que l’inédit corresponde à nos préjugés. Ce qui est tolérable dans le chef de citoyens lambda submergés par leurs émotions l’est beaucoup moins dans le chef de journalistes dont l’information est le métier.

L’équation est connue : tueur sans mobile apparent veut dire tueur fou, un tueur fou est forcément asocial, et s’il est asocial, il s’adonne forcément aux jeux vidéo, les plus violents de préférence. Il n’en faudrait guère plus pour voir en lui un sympathisant d’extrême-droite. Ajoutez un zeste de gothique, secouez bien fort et vous obtenez le cocktail à même d’affoler les rotatives, et accessoirement le citoyen lambda. L’enquête n’est pas encore terminée que déjà l’on dresse la potence. Quelle ironie le jour de la diffusion de la seconde partie du téléfilm consacré au combat de Robert Badinter pour l’abolition de la peine de mort en France.

Des témoins prétendent que le tueur était grimé en clown, le visage blanc et les yeux cernés de noir ; c’est bien assez pour qu’on présume qu’il voulait imiter le Joker, antihéros de The Dark Knight et maniaque du couteau notoire. Une théorie renforcée par le fait que l’interprète du personnage, Heith Ledger, serait décédé un an jour pour jour avant le massacre. On prend quelques faits qui pris séparément n’auraient pas attiré l’attention, on les grossit juste assez pour masquer tout ce qui ne concorde pas. Et tant pis si les derniers éléments de l’enquête montrent que l’individu n’était vraisemblablement pas maquillé, les témoins ayant simplement été trompés par son teint blême.

Voila comment de proche en proche, on surfe fort opportunément sur la vague d’émotion bien légitime qui submerge le pays pour nous resservir, une fois n’est pas coutume, la même psychologie de supermarché : c’est la faute à la télévision, au cinéma, aux jeux vidéos, aux groupes de musique. Quand ce n’est pas le procès des psychiatres que l’on fait. Je ne peux pourtant pas croire qu’une quelconque œuvre, si dérangeante soit-elle, puisse déclencher de pulsion meurtrière sans un sérieux trouble préexistant, lequel pousse précisément les auteurs de tels actes vers les œuvres les plus violentes. Le pire c’est que je suis persuadé qu’on accusait des mêmes méfaits les premiers feuilletons policiers radiophoniques. A chaque époque ses boucs émissaires.

Dans le fond, je peux difficilement blâmer les journalistes d’avoir voulu s’intéresser aux préoccupations des citoyens. Encore qu’il y ait deux types de presse, d’une part, celle qui donne aux gens exactement ce qu’ils attentent et les conforte dans ses plus bas instincts ; d’autre part, celle qui essaie d’aller au-delà des apparences pour tirer les gens vers le haut.

Les déclarations à l’emporte-pièce se multiplient et la loi du talion semble recueillir les faveurs du public. Le sujet est sensible et l’on sent les nerfs des gens à fleur de peau. Il faudra sans doute du temps pour ramener une certaine sérénité. D’ici là, une chose est certaine, je n’aimerais pas être gothique par les temps qui courent, ni même avoir les cheveux trop longs, trop courts ou le teint simplement trop pâle. Pour la tête de clown heureusement aucun risque.

3 commentaires:

Sammy a dit…

Rien à ajouter, je suis d'accord d'un bout à l'autre.

Ink a dit…

Aïe, j'ai une certaine attirance pour la culture gothique, j'ai un look un peu à la Morticia...Faut-il que je me terre ?...
Excellent article.

Sarpedon a dit…

Merci.

Depuis l'enterrement des petites victimes le climat est fort heureusement moins délétère et c'est à nouveau la crise mondiale qui fait les gros titres.

Promis, on ressort l'échafaud pour le procès.